D'ici Dance

LIGNE D'ERRE

Souvent l'envahissaient des rêves qu'il n'avait pas choisis mais qui, entre tous les hommes, le choisissaient , lui, pour quelque obscur dessein . Conscient de cette situation, il ne l'acceptait guèreet, dès qu'il ouvrait les paupières, s'empressait d'oublier ce qui avait enchanté sa nuit . Mais ce n'était pas si simple : n'importe quelle innocente vétille de l'univers ordinaire venait réveiller les longues cicatrices du sommeil négligé .

Un enfant pelait-il une orange devant le portail de son école et les hautes voûtes d'un souk souterrain s'élevaient aussitôt, dispensant cette légère couleur ocredont se teintaient inévitablement ses errances nocturnes ...........

 

Parfois, il se croyait fou et parfois, de bonne foi, songeait qu'il lui était accordé une double vie dont cette dimension de l'espace n'était qu'un faible écho . Il avait dévoré tous les ouvrages d'occultisme, de mystique et même de science-fiction traitant de ce sujet. Mais rien ne le satisfaisait. Il n'était pas homme à se contenter de pareilles inepties.

Il avait vu de multiples psychologues, psychopathologues et psychiatres qui l'avaient accablé de conseils, d'injonctione et de médicaments .

Inutilement .

 

Il avait songé au suicide .

La fin de l'une des deux vies signifierait peut-être la fin de l'autre aussi ..... C'était tout de même une solution quelque peu excessive .

 

Mais pourquoi, me direz-vous, vouloir échapper à ces songes ? Etaient-ils donc si terrifiants ?

Non, pas du tout .

Au contraire .

La ville qu'il habitait de l'autre côté de son âme avait le calme, la douceur et la douce sensualité d'une cité Méditerranéenne .

Mille odeurs s'y mêlaient pour emplir les narines d'une subtile convoitise que rien, semble-t-il ne pouvait satisfaire . Les légumes, les fruits, les fleurs mêlaient leurs fraîcches couleurs tout au long du marché couvert qui offrait aussi aux promeneur le sourd éclat des métaux, la rude tendresse des peaux et ces vertiges de soie où la main glissait longuement avant de se perdre .

 

Au bout du souterrain luisait l'intact bleu d'une mer que ne troublait jamais nulle tempête .

 

Et puis, il y avait la demeure des très saintes prostituées .

Toujours, il y retrouvait la même femme aux yeux très bleu, à la chevelure noire, à la peau chaude et ambrée .

Leurs étreintes étaient si folles et si passionnées qu'il y risquait à chaque fois le réveil, et le triste doute de la veille .

Etrange orgasme, en vérité, qui se résumait à une traversée qu'il était bien difficile, décidément, de juger extatique .

Il lui fallait donc infiniment longer les hautes sphères du plaisir sans jamais les atteindre et c'était pour lui comme un amour impossible , quoique, de son côté, la femme , qu'il payait en lourdes pièces d'or, eût semblé constamment succomber aux affres d'une profonde jouissance .

Ainsi donc, une partie de son temps se passait à désirer sans jamais posséder et l'autre partie à désirer ne plus désirer ce qui relevait d'un univers apparemment inaccessible .

 

Homme un peu simple, au terme de son inquiétude, il décida, sans illusion aucune, d'aller consulter une voyante .

La bonne femme lui extorqua tout son argent liquide et sortit de son tarot défraîchi la carte du Voyage .

 

" Vous allez partir loin, très loin, vers le bout des terres du Nord , là où se déchaîne l'océan . Vous vous y rencontrerez . "

 

Il haussa les épaules ;

Le Voyage, misérable miracle, exotisme facile pour qui connaît les sourdes trames du songe . Evasion factice à l'usage des midinettes en mal d'Amour et de  ces lourdes familles qui, ne pouvant plus se supporter, se transportent .

 

Il haussa les épaules, se rendit dans une agence et prit un billet d'avion .

 

 

 

L'immense plage qu'il découvrit à quelques kilomètres de l'aéroport n'avait rien d'accueillant : le long vent d'hiver la cernait de puissants rouleaux neigeux qui dévoraient l'horizon lui-même .

En son centre se tordait un arbre noueux, au pied duquel s'abritait, seule créature vivante en cet étrange lieu, un enfant presque nu .

 

L'enfant ne regarda pas s'approcher l'Etranger qui venait vers lui, l'enfant ne répondit pas à l'Etranger qui lui parlait et ne sut pas qu'il venait de dire son nom car l'enfant était sans nom et ignorait les noms .

Pourtant, il avait l'air d'un enfant ordinaire et n'était guère, en fait, extraordinaire .

De celui-ci, on pouvait simplement dire qu'il ne regardait pas et que même, sans doute, il ignorait l'usage du regard .

Il ne lui fut pas tout à fait incompréhensible, pourtant, que quelqu'un tentait de communiquer avec lui car, malgré l'orage, il sortit de son abri et se mit à doucement marcher .

 

Ses pieds légers s'imprimaient à peine dans le sable et il semblait que chacun de ses pas eût une importance considérable .

C'est ce que comprit l'Etranger qui entreprit de le suivre en imitant le plus possible sa démarche .

 

Ils longèrent de longs monticules hérissés d'herbes folles, de profondes flaques qui ne reflétaient que le gris des nuages et même une curieuse épave qui ressemblait autant, stérile et rouillée, à un tank qu'à un navire .............

 

 

 

Ils marchèrent, marchèrent longtemps et, au bout de quelques heures, grâce à ces points de repère, l'Etranger constata que l'enfant n'allait nulle part, ne se dirigeait pas vers un lieu défini mais accomplissait minutieusement sur le sable et sous le ciel des boucles précises qui allaient, peu à peu, en s'amenuisant .

 

 

 

 

 

C'était trop absurde .

 

Il eut envie d'abandonner l'enfant à sa solitude et de regagner, lui, la ville, la vie et les rêves

C'est d'ailleurs ce qu'il décida de faire mais son corps n'obéit pas .

Son corps épuisé n'était plus que l'ombre du marcheur .

 

 

 

 

 

 

 

Lorsque les boucles, la nuit venue, se firent étroites au point de ne plus couvrir qu'une dizaine de mètres carrés, il ne sentait plus du tout la fatigue mais un étrange vertige .

 

Les pas se firent plus rapides, plus légers, plus volatiles et vers le milieu de la nuit l'homme et l'enfant se mirent à tourner sur eux-mêmes comme tournaient les rouleaux de l'océan, ivres d'un plaisir si violent qu'ils ne sentaient plus ni le froid, ni la pluie, ni le vent .

 

 

 

 

 

 

 

 

 

A l'aube, l'enfant avait disparu .

On ne retrouva sur la plage que l'Etranger sans nom, endormi .

 

Ni vivant, ni mort : endormi .

 

 

 

Ainsi endormi, malgré toutes les paroles, tous les traitements, tous les médicaments, il resta jusqu'au terme de sa vie qui dura très longtemps encore .

 

 

 

 

 

Ainsi endormi .

 

 

 

 

 

 

 

Dominique   Gabriel     NOURRY

 

 

 

 

 

 

 

Ce texte

a été publié

dans

la Revue Littéraire

 

" LE PÊCHEUR D'OMBRE "

 

numéro 2

 

dirigée

par

 

Monique DEBRUXELLES



22/04/2011
0 Poster un commentaire

Inscrivez-vous au blog

Soyez prévenu par email des prochaines mises à jour

Rejoignez les 25 autres membres