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PAS DE PARDON POUR LA FRANCE DE DEPARDON

Pas de pardon pour  la France de Depardon :

 

A mi-chemin de Colmar, la cossue et Strasbourg, l'Européenne, c'est une petite commune du Bas-Rhin,  humble et tranquille, où il ne se passe jamais grand chose ; une ville si banale qu'en 2010, Depardon,  l'élira pour figurer à la Bibliothèque nationale dans son exposition de photographies, état des lieux sur la France  anonyme …

 Sait-on que la petite ville alsacienne rivalise à sa manière avec  la fameuse BNF ? Appelée autrefois Schlettstadt,  au XVI e siècle, ville natale du célèbre Beatus Rhenanus, Sélestat fut un foyer humaniste d'un certain renom. A deux pas de l'église gothique Saint Georges et de la romane Saint Foy,   héritière d'inestimables incunables légués par l'humaniste sélestadien, la Bibliothèque humaniste  est le témoignage de ce fier  patrimoine culturel.

Un siècle plus tard, au  XVII e siècle, Louis XIV, sans doute en compagnie du Maréchal Vauban, non pour se livrer tous deux à la passion du viseur optique, y avaient fait étape. Sur la place du Marché aux choux  -siège hebdomadaire du marché  si animé du mardi matin-, on  peut encore lire –je crois m'en souvenir- une plaque commémorative rappelant la présence royale.

 

Alors Sélestat,  Sous-préfecture humaniste et tranquille réputée aussi pour ses oignons frais, ses dahlias et autres produits maraîchers ?

Mais pourquoi donc l'écrivain cosmopolite et  bibliophage Alberto Manguel écrit-il et classe-t-il,  dans les années 2000  dans « Journal d'un lecteur » -un chapitre intitulé «désert des tartares »- Sélestat, oui notre Sélestat,  parmi ses 13 villes favorites, au même titre que Venise, Istanbul ou Poitiers… ? Et quelques lignes plus loin, il ajoute :

 « Un endroit si bien ancré dans sa routine que rien d'extérieur ne peut le toucher »

 

Oui,  sans aucun doute, c'est lors du Corso Fleuri, la grande fête des dahlias du premier dimanche d'août que la ville est au faîte de son épanouissement ; acteurs ou spectateurs, tous les habitants de la ville participent à l'événement : la confection et le défilé des chars en fleurs –sur un thème chaque année renouvelé- dans la ville en liesse ; la revue s'achève sur la place Vanolle qui abrite de l'autre côté de la grande synagogue la tribune des personnalités. Monsieur le Maire et ses adjoints, Monsieur le Curé, Monsieur le Pasteur et bien sûr Monsieur le Rabbin, comptent parmi les invités de marque.

 

Ne l'oublions-pas, en ce début des années 1960, à l'époque où se déroule notre histoire, nous sommes en Alsace-Lorraine, terre du Concordat.

Cette année-là, la municipalité a-t-elle pensé à inviter le maire de la ville de Waldkirch ?

Non, l'heure n'est pas encore tout à fait à la réconciliation franco-allemande. Il faudra attendre 1966 pour que le docteur K., devenu maire, signe le jumelage de la cité alsacienne avec la petite ville allemande de l'autre côté du Rhin.

 

 Le Rhin ne traverse pas Sélestat. C'est l'Ill, son affluent qui,  derrière les fortifications Vauban, encercle la Vieille ville de son bras gauche calme et souriant. Parfois, quand le printemps est trop pluvieux, la rivière emplie toute l'année de petits poissons proprets et de nénuphars s'emballe ; sur la rive droite, la forêt de l'Ill a les pieds dans l'eau et la route qui mène vers l'Allemagne est inaccessible.

Mais aujourd'hui, c'est l'automne.

Vision douce, mélancolique d'une petite cité surmontée d'un piton rocheux sur lequel trône le Haut Koenisbourg ; les jours de brouillard, le château-fort restauré au début du XXe siècle flotte sur la ligne bleue des Vosges.

Difficile de trouver son chemin à travers les rues tortueuses…

Est-ce la Tour des Sorcières ou la Tour des Chevaliers qui se dresse face au visiteur ?

Les enfants en route vers l'école glissent sur les feuilles des marronniers.

Soudain, l'un d'entre eux manque de buter sur une ombre feutrée er ratatinée.

C'est le bibliothécaire bossu de la bibliothèque humaniste, l'adjoint de l'abbé Adam qui sort de la Halle aux blés ; il sourit à la petite fille qui l'a reconnu.

L'école n'est plus très loin.

Le brouillard tout doucement se lève tandis que les enfants pénètrent dans la cour de l'école.

Est-ce vraiment une école, cet ensemble de bâtisses peintes en ocre jaune qui tient plus d'un bâtiment de l'Ordre des Templiers que de l'école mixte, laïque et républicaine.

Mais bien qu'agités, les enfants ne sont pas en armes ; ils portent tous sous les anoraks et les manteaux la blouse réglementaire avec sur la poche l'écusson aux initiales de l'école élémentaire Koeberlé. On peut entendre de loin leur chahut en français et en patois.

Par petits groupes, ils complotent, délibèrent, échangent menus objets et images comme autant de biens précieux.

Est-ce un jouet, cette étrange figurine ou un briquet coiffé d'une tête bizarre ?

Du fond de son cartable, le grand Marc aux cheveux frisottants a extrait l'objet singulier.

Il montre à la petite fille comment en basculant d'une pression du pouce le capot de ce drôle de briquet, on peut en extraire un délicieux bonbon mentholé.

Le père de Marc est voyageur de commerce ; pour le père de la petite fille, c'est surtout un impie épicurien qui à peine pointe son nez à la synagogue le jour du Grand Pardon.

C'est lui qui est le pourvoyeur de ce briquet sans flamme qui délivre de douces pastilles.

Dans le creux de la main, la petite fille tient précieusement le long manche de plastique rouge au bout duquel se dresse une tête de Dingo. Peut-elle accepter ce merveilleux cadeau ?

Courant vers d'autres enfants en grandes enjambées, Marc s'est déjà éloigné d'elle.

 

« Tu dois me donner ce briquet ! »

A ses côtés, ce sont des yeux bleus d'acier qui la dévisagent tout en fixant l'objet convoité qu'elle a serré encore plus fort dans la paume de sa main.

«  Jamais de la vie ! »

C'est une petite voix de tête têtue qui s'est échappée de sa gorge nouée.

L'enfant à côté d'elle porte les cheveux blonds coupés en brosse et des pantalons en velours côtelé beige ; sous la blouse, il a l'apparence d'un fils soigné de bonne famille.

Pourtant, quelque chose cloche en lui.

Trop petit peut-être pour en imposer ?

Comme elle, il s'en est vanté plusieurs fois, il a connu Alger, la Guerre et chaque nuit le plastic qui explose…

Que pouvait donc bien faire là-bas, son père ingénieur des Eaux et Forêts ?

Comme elle, il habite maintenant en plein centre dans la jolie maison près de la Poste.

Tous près de là, dans le Centre communautaire qui jouxte la grande synagogue en grès rose, loge la petite fille .

Comme ils sont à peu près de la même taille, on les place toujours côte à côte sur la photo de classe ; une petite brune potelée avec des chaussettes qui tirebouchonnent y est assise en tailleur à même le sol à côté d'un petit blond aux yeux furibonds qui croise fermement les bras.

Comme un fait exprès, leurs noms se suivent de près dans l'ordre alphabétique des noms de la classe et pire encore, leurs notes et classements voisinent et rivalisent.

Maintenant, apaisant le brouhaha général, la cloche a sonné.

Avant de s'éloigner d'elle, l'enfant furieux lui a chuchoté à l'oreille :

« Je t'attends à midi à la sortie ; pour noël, mon père m'a promis un couteau et, je l'ai sur moi »

 

Douze coups ont sonné à la Tour des Sorcières relayés par les cloches des églises St Georges et Ste Foy.

Le chahut des ventres affamés fait écho à la sonnerie stridente de l'école Koeberlé.

Ici, il n'y a pas de cantine scolaire ; La horde des écoliers se rue vers la sortie et se répand dans la rue des clefs.

  La petite fille rentre chez elle et la fraîcheur de l'automne transperce son imperméable de tergal blanc.  Elle  va d'un pas aussi rapide que lui permettent ses jambes d'enfant,  d'un pas qu'elle voudrait aussi tranquille que possible.

« Marche donc plus vite ! » s'enhardit-elle

Mais comme dans un cauchemar, il lui semble avancer au ralenti.

Elle marche droit devant elle, les mâchoires et les poings serrés, un peu plus vite –semble-t-il-

Et si elle se retournait pour voir s'il la suit vraiment ?

Mais elle n' ose à peine tourner la tête de côté.

Trop tard, elle a compris qu'il est bien là.  Leurs regards se sont-ils croisés ?

A quelques mètres derrière elle, il s'est mis à courir ; déjà, elle l'a vu, entendu.

Il court derrière elle ; elle court devant elle.

Elle n'a plus le temps d'avoir peur.

Il l'a rattrapée maintenant.

Face à face devant le Temple protestant ; elle reste figée dans la stupeur, la peur et la douleur ; trois coups de canif dans la chair.

Elle n'a pas eu le temps d'esquiver la lame ; empêcher le mouvement du bras et sa violence.

Le sang coule de partout et la manche de son bel imperméable blanc est déchirée.

La tête lui tourne ; le sang coule toujours ; une cloche a sonné.

Soudain, le petit garçon s'est évanoui dans la nature et Fabienne est apparue.

Comme une grande sœur apaisante, elle lui a confectionné un garrot avec ce qu'il reste de la manche de l'imperméable blanc.

Rassurante, elle la guide vers la pharmacie « la croix verte » toute proche.

On l'a soigne tandis que sa mère est arrivée.

Affolée, décoiffée, en tablier de maison et en pantoufles, sa mère a le visage criblé de taches rouges d'angoisse.

L'ambulance a traversé le grand pont,  au-dessus des rails du chemin de fer, et se dirige vers l'hôpital, à proximité de la Route du vin.

Les Vosges se reflètent dans les yeux charmeurs bleus-verts du Dr K.

Le praticien n'est pas encore parti déjeuner ; il n'est pas encore devenu maire de Sélestat.

Il plaisante avec la petite fille tandis que le fil nylon se mêle à la chair déchirée.

Plusieurs coups d'aiguille dessinent la zébrure brunâtre d'un animal à six pattes.

Tatouage indélébile ; une empreinte à l'avant du bras.

 

 

 

 

 

Trois jours ont passé …

La pluie et le vent ont balayé les dernières feuilles sur la route de l'école Koeberlé.

Dans la salle de classe, le petit garçon et la petite fille ont retrouvé leur place respective d'antan.

Pour Noël, pour la première fois, la petite fille a reçu un cadeau.

Ce sont les parents du petit garçon, de retour d'un voyage en Terre Sainte qui lui ont offert ce petit souvenir charmant : un bracelet en argent avec des sortes de larmes ciselées en pierre rouge d'Eilat..

 La petite fille est retournée à l'hôpital pour que l'on lui retire les fils. L'affaire du couteau c'est de l'histoire ancienne. A-t-elle seulement eu lieu ?

Bientôt, on jumèle la petite ville alsacienne avec la ville allemande voisine.

Qu'importe si son maire a un passé trouble ! Si les plaies sont mal refermées ! Le nouveau maire de Sélestat, le docteur K, sera de la cérémonie ainsi que toutes les personnalités de la ville.

 

 

 

Eva Hadas-Lebel



25/01/2011
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