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FRUIT OF THE LOOM

FRUIT OF THE LOOM

 

La colère, parfois complément et substitut de la peur, ne m’a étrangement laissé aucun goût amer de cet événement lointain logé dans un coin de ma mémoire surpeuplée.

J’y ai repensé ces jours suite à la lecture d’un essai et  surtout à une affaire qui a fait grand bruit ces dernières semaines dans les médias français et d’ailleurs.

Cela s’est passé à la fin des années 1970, ces belles années où certes la crise économique commençait à montrer son bout du nez, mais quand les jeunes étudiants -dont je faisais parti- portant des tee-shirts « Fruit of the loom »  récoltaient encore les bienfaits et les méfaits de la libération sexuelle dans un floral « faites l’amour pas la guerre ! ».

J’avais quitté en catastrophe mes successives et poétiques chambres de bonne du sixième et septième arrondissement pour une vaste chambre avec balcon et ascenseur dans un ILM  (immeuble à loyer modéré) en briques rouge du quatorzième arrondissement de Paris. Même si ce déménagement –suite à une sale affaire- me faisait quitter St Germain , j’étais ravie de ne plus devoir emprunter les escaliers de service des beaux quartiers et de jouir enfin d’une plus grande surface. Je ne savais pas encore que l’expérience allait être de courte durée.

Ainsi je vaquais dans ma vie de jeune fille entre la fac et les cours privés que je donnais par ci par là pour survivre ; j’étais une étudiante sérieuse qui m’autorisait quelques sorties le soir jusqu’à très tard pour découvrir le bonheur dans l’exotisme du cinéma japonais ou la gaieté contagieuse des comédies musicales  égyptiennes dans les cinémas « Olympic » que dirigeait alors le jeune Fr. Mitterrand.

Il devait être tard ce soir-là ; seule, je marchais peut-être un peu trop lentement d’un pas rêveur et j’avais franchi les grilles de mon bloc d’immeubles (pas de code à cette époque)

avant de traverser la vaste cour qui menait à mon bâtiment du boulevard Ernest Renan quand  j’ai vite compris que quelqu’un me suivait.

Trop tard, j’étais dans le hall et j’étais encerclée.

L’homme –je n’ai gardé aucun souvenir de sa taille, de son âge, de son visage…- m’a demandé mon porte-monnaie. Je le lui ai tendu ; il s’en est saisi : il ne devait contenir pas grand-chose ; j’étais pauvre. Il ne s’en est pas contenté.

Alors, il m’a dit : « je veux te faire jouir , enlève ta jupe ! »

Je ne me rappelle pas sur quel ton, il me parlait, si j’avais peur.  Sans doute.

Nous ne tenions dans le hall près de la minuterie qu’il rallumait régulièrement.

J’espérais l’entrée ou la sortie d’un résident mais personne n’allait interrompre ce guet- apens

où j’étais tombée, encore une fois victime de mon imprudente naïveté.

Combien de temps a-t-il fourré son doigt dans mon  sexe ?

Je n’ai aucun souvenir. Je sais que je lui ai parlé pendant tout ce temps indéfini en pensant au film « A la recherche de Mr Goodbar » où l’héroïne se fait violer et tuer.

Et quand il est  parti, il m’a dit que j’étais une chic fille et il m’a rendu mon porte-monnaie.

Après son départ, j’ai remis ma jupe et j’ai commencé à trembler.

Cet acte de violence vécu dans ma chair, je ne l’ai jamais vraiment considéré comme un viol ; j’étais quand même fière qu’il m’ait rendu mon porte-monnaie.

Cela ne m’a pas empêchée de décamper très vite du quartier…

 

 EVA HADAS-LEBEL

 



19/06/2011
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