D'ici Dance

VOUS ALLEZ ME RENDRE FOU

Arrêtez, vous allez me rendre fou !

 

Elle avait quel âge déjà quand elle avait rencontré pour la première fois Gérard Goldzahl ?  24-25 ans peut-être.  Combien de temps était-elle restée avec lui ? 24-25 ans peut-être. Mais avec des pauses plus ou moins longues, quelques trahisons par ci, par là ; jamais de séparation nette, jamais plus importante qu'une ou deux années.  Mais comment s'appelait-il vraiment ? « Godsahl » ou « Goldzahl » ?  Elle n'avait jamais cherché à mémoriser son nom exact. Mieux valait sur ce point rester dans le flou.

Pour elle qui accordait tant d'importance au sens des mots, l'imprécision du patronyme était une richesse en soi, relevant de la métonymie, permettant de multiples associations anglo-saxonnes ou germaniques … Gérard G., nimbé d'une aura  subtile était  tour à tour en relation avec Dieu, l'or, le sel, le paiement…

Rue de Douai,  dans sa coquette garçonnière, c'était là, dans ce haut lieu de la libido parisienne qu'ils s'étaient retrouvés pour la première fois.   De taille moyenne, déjà entre deux âges ,  elle aimait  le rejoindre,  ce petit homme posé et pondéré toujours bien calé dans son confortable fauteuil de cuir. Impeccable dans ses costumes crème, velours ou lin,  toujours bronzé, hiver comme été, il devait pratiquer le  ski en hiver et l'alpinisme en été ;  deux  excellentes  manières d'évacuer le stress  pour les hommes de sa condition sociale. Dans la salle de bains –qui faisait aussi office de lieux d'aisances  et  parfois d'attente- entre la réserve de bouteilles d'eau  et les vieilles encyclopédies, se glissaient des tenues sportives qui l'avaient renseignée sur les hobbies de G.G.

Entre la jeune femme et le petit homme courtois, il n'y avait jamais eu d'éclat. Leur relation semblait s'épanouir dans un vis- à -vis aimable, ponctuel  mais non moins distant lors de ces rencontres hebdomadaires où il lui accordait toujours sa bienveillante neutralité tandis qu'elle lui exposait ses doutes, ses peurs, ses interrogations, ses désirs, son trouble, ses hésitations, ses impasses, en bref, l'éternel  ressassement de ses jours et de ses nuits.

Tant que bien que mal, les semaines, les années avaient passé. Entre temps, elle était devenue épouse, travailleuse salariée et même mère d'un petit garçon. Et, elle continuait de sonner à sa porte, à heure fixe, chaque vendredi en fin d'après-midi  glissant sur la pointe des pieds  dans le petit studio du rez-de-chaussée, en guise de doux rituel.

Et puis, un jour, arriva ce qui devait arriver.

L'équilibre précaire qui s'effondre ; comme un tremblement de terre ou une irruption volcanique, une certaine maturité acquise : la naissance d'un deuxième enfant. Promesse incertaine d'une deuxième enfance, rappel d'une première enfance éperdue, bonheur suspendu : une petite fille.

Fusion désirable, fusion redoutable ; au moment de la reprise du travail, il était toujours trop tôt ou trop tard pour se séparer. Depuis longtemps la terre abritait sa mère. De désespoir, son sein s'était tari et elle vomissait son travail et la nourrice marâtre qui la délestaient chaque matin de son adorable poupée.

Heureusement, il y avait G. G., son sauveur, son messie.

Que faire ? l'implorait-elle en larmes. Que faire de sa vie, de ses jours grisâtres loin de son bébé adoré , de ses nuits plongées désormais dans l'insoutenable douleur de l'angoisse infinie ?Que faire ? Elle ne supportait ni l'idée d'abandonner la garde de sa fille en d'autres mains, ni celle de dépendre quoique ce peut du père de l'enfant, authentique macho méditerranéen.

G. G. lui proposait des solutions pragmatiques.

D'abord, l'aide précieuse de médicaments, ensuite, celle de la Sécurité sociale et pourquoi pas, par la suite, quand l'esprit et les hormones seraient apaisés ,  un mi-temps thérapeutique ne ferait-il pas l'affaire ? Un temps, elle acquiesçait à toutes ses merveilleuses options et puis très vite le doute survenait. Elle n'était pas malade ; elle ne voulait ni être assistée par son mari, ni par l'Assistance publique.   Elle se souvenait  alors des paroles  pleines de prévenance de  son  père, qui  lui-même, dans une autre vie, aurait bien suivi l'exemple de J.-J. Rousseau :  « Ne fais plus d'enfant ma fille !  Sinon, tu devras les mettre à L'Assistance publique !»

Alors, que faire ? Quitter l'enfant, le travail, le mari ? Garder le mari à mi-temps, le travail à 75 %, l'enfant à demeure ?

Vous voulez le beurre et l'argent du beurre, lui répétait G.G., alors que faute de lait, elle avait arrêté d'allaiter  l'enfant.

Un jour, pétrie d'angoisse, ne sachant plus quoi faire, quoi décider après avoir aperçu dans un miroir l'ombre de sa mère qui jusqu'à la fin de sa vie avait été dépendante de son époux, elle supplia G.G. de la prendre à contretemps ce matin-là.

Malgré lui, il avait accepté mais, au milieu de la séance, comme dépassé par les événements,  gagné par la perplexité contagieuse de sa patiente, le psychiatre s'était écrié :

« Arrêtez, vous allez me rendre fou !»

 

 

 

Eva Hadas-Lebel

 

 

 

 

 



12/01/2011
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