D'ici Dance

LE SIMULACRE ET L'OUBLI

Elle est partie .

 

 

 

C'est à cause de cette casserole qu'elle avait mise sur la plaque électrique et quej'aurais dû surveiller .

 

C'est à cause de l'assiette que j'ai oublié de laver, ou de celle que j'ai mal lavée, ou de celle que j'ai cassée en faisant la vaisselle .

 

C'est à cause du produit lavant la vaisselle dont j'ai mal choisi la marque .

 

C'est à cause des courses que j'ai faites et de celles que je n'ai pas faites, de celles que j'aurais pu faire, de celles que j'aurais dû faire ;

 

C'est à cause de la voisine qui doit me trouver impoli tant je suis glacial, c'est à cause de la voisine à qui je souris trop, c'est à cause de la voisine qui flâne dans les escaliers .

 

C'est à cause de pas de chance .

 

C'est à cause de la vie .

 

 

 

Elle est partie .

 

 

 

 

 

 

 

Elle a mis la jupe rose, beaucoup trop courte, que je n'aime pas .

Elle a mis le pull mauve, moulant, angora dont l'étiquette en bataille lui chatouille le cou, là, juste là où je posais autrefois mes baisers les plus fous .

 

Elle a pris sa petite valise à roulettes après y avoir fourré ses bijoux, quelques sous-vêtements seyants et ce vieux disque de jazz qu'elle écoutait avec son "ex" bien avant de me connaître .

 

C'est tout ce que j'ai eu le temps de voir .

 

J'ai tenté d'entamer quelque long discours évoquant le bon vieux temps, les heures précieuses que nous avons su partager et cette première soirée fort déshabillée qui, que ..

 

La porte à claqué . Sèchement . La porte .

 

 

 

Il y a eu ce silence .

 

 

 

 

 

 

 

Je me suis très lentement assis dans l'unique fauteuil et j'ai fumé une cigarette . La première de la journée .

 

 

 

 

 

 

 

Sitôt dans la rue, elle hume le vent et se lance, vibrante et cahotante sur le pavé de la rue. Elle ne répond pas aux voisins qui la saluent . Elle est en colère. Elle n'a plus ni homme ni voisins ni passé. Devant elle s'ouvre l'avenir, comme une grande route bordée de platanes. Ellea le coeur à l'ouvrage. Tout est à présent permis, possible, prévisible.

 

Comment a-t-elle pu passer tant d'années avec un individu qui ne savait même pas changer le joint d'un robinet ?

Elle se promet une nouvelle vie pleine de surprises, de rencontres, d'activités enfin réalisées.

 

Elle n'ose pas encore imaginer la naissance du nouvel Amour. Il est encore trop tôt. Il lui faut jouir de sa liberté définitivement reconquise.

 

Elle m'imagine un instant réglant le réveil. Il va falloir que je change mes horaires. Ca lui crispe cinq secondes le coeur. Juste ce qu'il lui faut pour se sentir sensible.

 

Que n'a-t-elle pas fait pour me comprendre, moi qui ne sais manier que les pinceaux, si mal qu'ils s'embrouillent inexorablement et que je me retrouve, de repentir en repentir, bredouille devant une toile vide....

 

" Ce n'est pas comme la voisine", songe-t-elle. Nouveau pincement de coeur, beaucoup plus sincère que le précédent.

 

Pour se réconforter, elle sourit au premier homme venu, qui ne la voit pas.

Au deuxième. Qui la voit trop.

Elle contemple alors le bout de ses chaussures à 77 euros. -une affaire ! - et sourit aux anges qui l'ignorent provisoirement.

 

 

 

Au bout de la rue s'étale une place bondée de touristes comme en recèlent toutes les capitales Européennes. .

 

On peut y acquérir différentes variétés de verroterie, d'impressionnants ceinturons en cuir ou d'amusantes lampes-cascades.

On peut obtenir, moyennant 60 euros, un médiocre portrait et, pour moitié moins, une excellente caricature ou une ombre chinoise....

 

Gare aux sacs ! D'autres ombres rôdent, la main agile, en quête de butin.

 

Claire ne s'attarde pas. On ne flâne pas tandis que s'accomplit la Rupture. Surtout pas dans l'ancien quartier...........

 

 

 

Elle presse le pas, enjambant même, d'un bond décidé, quelques nappes chargées de bibelots qui se trouvent sur son chemin.

Désormais, se dit-elle, un rien triomphante, plus personne ne l'arrêtera.

 

Presque aussitôt, elle se contredit. Jamais elle n'a remarqué cette étrange enseigne devant le restaurant La Belle de Mai.

On dirait un Arsène Lupin de bois debout sur le trottoir, vantant, sans aucun doute, les délices de la Maison.

Quelle idée de ficher en plein passage ce panonceau plutôt encombrant. Plutôt séduisant, aussi.

Se prétextant la foule devenue plus dense, elle ralentit le pas puis s'arrête tout à fait.

 

Elle regarde l'objet.

 

Elle n'est d'ailleurs pas la seule à le regarder. Les passants adoptent des mines intriguées ou amusées.

Il y a certainement quelque chose à voir.

 

Très vite elle comprend. Elle n'est pas si bête.

Elle a déjà vu ces habiles mimes qui sur les marchés, pour gagner quelques sous, retiennent l'attention des promeneurs. Impossibles Dom Juan revenus du festin de pierre, ces personnages lentement se muent en personnes bien vivantes. Cosmonautes ou Pierrots, ils retiennent l'attention des adultes et fascinent les enfants qui veulent leur confier quelque menue monnaie, pour le plaisir de les voir mécaniquement saisir et sourire comme feraient des automates.

 

Arsène Lupin porte un pantalon noir, une chemise blanche à l'ancienne, une cape, un loup et un haut de forme.

Son visage, sous le fard, semble étrangement beau. Ses yeux surtout, mouvant dans un masque de plâtre retiennent l'attention.

Il semble à Claire qu'ils se sont posés sur elle.

Elle sourit très vite, à tout hasard.

Un léger sourire lui répond, au bout de quelques instants, imperceptible.

 

 

 

Elle décide de partir, de s'éloigner de ce dérisoire spectacle.

Elle ne part pas.

Elle voit une femme , traînant comme elle une petite valise à roulettes, donner une pièce à l' Inconnu.

Sans plus réfléchir, elle fouille dans son porte-monnaie, saisit un billet de 5 euros, l'apporte.

 

Elle reste un instant face à l' Inconnu, les yeux dans ses yeux.

 

Un instant, que c'est long !

 

Elle tend le billet.

La main gantée de blanc se pose sur sa main.

C'est comme si battait sous l'artificielle peau un coeur.

Elle a peur mais n'ose plus reculer.

Peur du ridicule, peut-être.

Tant de spectateurs l'observent.

Peur d'autre chose, qui sait ?

Les doigts effleurent ses doigts, le précieux papillon change de propriétaire.

 

Les yeux creusent ses yeux jusqu'à les évider de tout possible regard.

Elle recule d'un pas.

D'un autre.

 

Elle doit, pour faire volte-face, pour reprendre son chemin, faire effort sur elle-même.

Elle avance de quelques mètres et se demande quelle autre femme le spectre a pris en otage.

Elle se retourne.

Il la regarde encore.

Elle est très intimidée.

Elle refait quelques pas, se retourne encore et retouve encore les yeux.

 

Elle est au milieu de la rue.

Elle a un petit sourire navré comme pour implorer, comme pour signifier que le jeu a assez duré, qu'il est temps d'arrêter ce manège.

 

 

 

Mais on la fixe toujours et, à son tour, elle s'immobilise.

Il lui est impossible de faire un pas.

C'est comme si elle avait pris racine dans le bitume.

Elle esquisse un geste de détresse qui très, très lentement s'abime sous le regard de la foule qui, autour d'elle, s'assemble.

 

 

 

 

 

L'homme, de son côté, a ôté son chapeau pour saluer l'assistance qui s'est détournée de lui.

 

Il n'a plus un sourire pour l'étrange fantôme qui nage dans l'air du soir, une valise à la main.

 

 

 

 

 

 

 

Lorsque ce sera votre jour, peut-être à votre tour viendrez-vous tendre à Claire l'obole de la délivrance.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Dominique    Gabiel        NOURRY 



29/03/2011
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